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Le combat sans fin

mars 2019

Le combat sans fin

Le 28 février 2019 se tenait dans les locaux de l’OMS à Genève une journée animée par Benedetta Allegranzi et Didier Pittet pour faire un point des connaissances les plus récentes sur la désinfection des mains avec des solutions hydro-alcooliques et la stratégie mondiale d’utilisation qui leur est associée. Le genre de journée réjouissante où l’on croise les meilleurs experts mondiaux du sujet et où l’on se réjouit de sauver des  millions de vies chaque année sur la planète grâce à cette technique simple et sure et où aucun élément scientifique factuel n’est jamais négligé. Si l’on complète le tableau par un passage sur le plateau d’Allo Docteurs une semaine plus tôt ayant permis de valoriser nos professions, on frôlait un niveau de béatitude présidentielle tel qu’on peut en rêver pour terminer quatre années d’un exercice exigeant.

C’était évidemment sans compter sur le fait qu’en France, quand on parle d’alcool, on ne pense plus d’emblée à nos merveilleux vins mais aux SHA ! Rançon peut être d’une communication trop réussie. Et c’est dans ce contexte qu’est survenu ce nouveau coup de bad buzz dont plusieurs d’entre vous  ont eu la gentillesse de me prévenir. La vie étant faite de pieds de nez, le document vient du site d’Allo Docteurs précédemment loué et prend racine d’une étude venant de paraitre dans le BEH, revue de Santé Publique France elle-même en charge de la prévention des infections associées aux soins dans notre pays. Ce qui montre que le bad buzz est très difficile à anticiper, tant sur le plan médiatique que scientifique, car le départ de feu ne vient jamais de là où l’on pourrait l’attendre.

L’article s’intéresse à l’exposition professionnelle aux solvants chez les femmes en âge de procréer. Dès l’introduction, il est mentionné que « Parmi ces solvants, certains sont classés cancérogènes par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) et/ou comme CMR (cancérogène, mutagène, reprotoxique) d’après la classification européenne ». Si on va voir cette référence de l’OMS on tombe sur la version française de la liste tenue par le Centre Léon Bérard de Lyon. Si on regarde la liste, même rapidement, on voit que l’alcool y est mentionné mais au titre de « Boissons alcooliques » et si on a le courage de cliquer sur le lien on obtient le détail, bien connu, des cancers induits par ces boissons alcooliques.

Alors pourquoi les solvants alcooliques, considérés comme assez inoffensifs  se retrouvent-ils au centre de cette étude ?  Cela interroge, sauf à penser que les auteurs les considèrent comme un équivalent de la boisson, ce qui est scientifiquement faux on y reviendra. Le recours aux matrices emplois-expositions est sûrement pertinent sur le plan méthodologique mais là n’est pas la question pour nous.  A noter toutefois que si les professions de santé sont listées comme exposées à des solvants, les solutions hydro-alcooliques ne sont jamais évoquées dans cet article et c’est là tout le danger des fake news à savoir de partir d’un sol un peu humide pour finir après une série d’approximations d’ampleur progressive dans de vrais sables mouvants. Comment en vient-on dans l’article de ce média à associer les risques de cancers professionnels à l’usage des SHA, c’est évidemment toute l’essence du bad buzz français autour de ce sujet ! Mais on y arrive et on interroge un éminent toxicologue qui  répond de son mieux avec les références de quelqu’un qui a étudié le stress induit sur les hépatocytes lorsqu’on les immerge dans de l’éthanol .Mais on est ici assez loin de l’usage de SHA sur des mains.

Par ailleurs, associer l’étude SUMER 2010, sur les risques de cancers liés à l’exposition aux produits chimiques, aux SHA est tout simplement inacceptable.  Si vous lisez les résultats de ce projet publiés par l’INRS, l’alcool n’est même pas cité alors encore moins les SHA…

Il existe une base de données officielle Simmbad, gérée par l’ANSES, qui répertorie tous les produits biocides autorisés en France. Pour chacun, la fiche toxicologique est accessible et aucune SHA n’est classée cancérigène ou tératogène. C’est factuel et chacun peut le vérifier !

Il est vrai qu’une friction des mains peut exposer à une inhalation temporaire de vapeur contenant de l’alcool. Elle est toutefois minime, fugace et devient nulle lorsque les mains sont sèches. En milieu industriel en France, l’exposition aux vapeurs d’alcool est réglementée. La VLCT, c’est-à-dire la valeur limite de courte durée, à savoir moins de 15 minutes, est de de 5 000 ppm ou 9 500 mg par m3. A titre de comparaison une étude menée à Nancy par notre ancien Président, Philippe Hartemann, avait montré chez des volontaires sains dans une pièce non ventilée des taux de 200 à 300 mg par m3 en enchainant 2 ou 3 frictions en moins de 10 minutes.

On aimerait être plus efficace pour éviter à la prévention des infections associées aux soins de subir ces assauts hostiles répétés. Mais, comme pour la vaccination, la désinfection des mains est devenue une cible prioritaire des promoteurs de théories du complot en santé. Nous le regrettons mais nous ne baisserons jamais la garde face à cela et continuerons à essayer de sauver des vies de patients en France, envers et contre tout, car c’est l’essence de notre engagement professionnel et humain.

Pierre Parneix

Président de la SF2H

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